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Qu’est-ce que mourir ? Cliniquement, la mort d’un animal est décrétée à l’arrêt de ses fonctions cardiaques et cérébrales. Le corps et l’esprit ont lâché prise sur le monde tangible. Telles des machines, nous devenons hors d’usage, sans aucun espoir de réparation. Cette anxiété millénaire de la dépendance de nos capacités physiques a soulevé de nombreuses questions métaphysiques : y a-t-il une vie après la mort ? Avons-nous une chance de revenir peupler le monde que nous avons connu ? La mort est-elle une passerelle vers un état de conscience supérieure, comme se plaisent à croire certains à propos de l’Éden ou encore du Walhalla ? Notre corps est hors d’usage, notre esprit s’est évaporé… il reste encore un élément : l’âme, la conscience. Où va-t-elle, elle ? Tant de religions croient en cette troisième facette de l’homme, qu’il s’agirait de notre ultime vaisseau vers l’Au-delà.
Peu importe si tout cela est vrai. L’idée seule d’une autre vie après la mort adoucit cette dernière, ne la réduisant plus qu’à l’état de Porte. Qu’il devient donc simple et agréable de penser à la mort comme à un abri, l’ultime refuge du monde tangible. Pff ! Quelle lâcheté, oui ! Nous sommes ouverts à tant de tentations, tant de passions, que la mort se fond dans la masse. Car au final, qu’avons-nous pour combattre cette envie irrépressible de tout lâcher quand tout va mal ? La raison. La même qu’il nous est amené d’appeler pour résister devant un bon gros troisième dessert alors que nous suivons un régime strict malgré notre gourmandise insatiable, la même qui nous empêche d’embrasser l’élu(e) de notre cœur alors que nous savons très bien qu’il/elle va nous rejeter malgré la passion qui dévore nos entrailles, la même qui nous empêche d’engueuler nos amis et nos proches alors qu’ils nous ont profondément blessés malgré l’amour que nous leur portons. Et c’est la seule force de notre raison qui nous empêche de commettre l’irréparable. Encore faut-il qu’elle soit alimentée : projets de vie, amis, petits bonheurs simples… En résumé, tout ce qui participe à l’épanouissement personnel est autant de matière à nourrir cette raison.
Et puis, ce n’est pas si simple de se donner la mort. Malgré le double Sapiens que nous sommes, nous conservons une part de cet instinct primaire, celui de notre survie. La survie de l’espèce, certes, mais surtout celle de l’individu. L’homme est égoïste, c’est un fait reconnu. Se débarrasser de son bien le plus précieux n’est pas chose aisée. Alors il cherche des palliatifs à son évasion : les sports extrêmes, l’imagination, la déprime, la drogue…
Frustration, peine, douleur, agonie, ennui, trahison, délaissement, déception, désespoir, honte, déshonneur, sacrifice, passion… Que de mots pour n’en justifier qu’un seul ! Autant de raisons (tiens ?) pour passer le pas. La soupape est sous pression et nous ne savons pas comment la relâcher. La violence engendrée est telle qu’il faut que quelqu’un y passe. Et le premier quidam rencontré est souvent soi-même. Transformer cette violence de l’esprit en violence physique, faire mal autant que cela nous fait mal, voilà la première solution qui s’offre à nous pour se décharger. À la réflexion, que faire d’autre ? Discuter ? Pour quoi faire ? Et puis à qui surtout ? Autant l’interlocuteur peut se désigner facilement, autant il ne nous est pas aussi facile de l’accepter. Encore faut-il que nous en ayons l’envie. Car si nous pensons en finir, c’est que nous avons déjà quelque part lâché prise. Qu’aucune décision de notre part n’est à espérer. Nous faisons un dernier test : va-t-on entendre notre appel de détresse ? Va-t-on y répondre ? Va-t-on nous prendre en main, nous montrer quelles prises sont plus sûres pour remonter la paroi abrupte de la vie ? Un simple « ressaisis-toi ! » peut ne pas suffire selon le stade auquel nous sommes rendus.
La vie est belle pourtant. Loin d’être pure et immaculée aujourd’hui, certes, mais tellement ravissante. Les courbes du temps sont volupté et il reste encore des mondes vierges et inexplorés dont l’espoir de s’y rendre un jour pour en découvrir les merveilles suffit à la désirer toujours aussi ardemment et lui jurer fidélité sans réserve. Mais la mort est femme séductrice. Sa grâce rusée nous envoûte, ses promesses subtiles d’un monde meilleur et plus paisible nous persuadent de la suivre et par là-même nous font parjures. Que choisir alors ? Ce que nous avons déjà par héritage ou ce que nous pourrions obtenir sur promesse de Gascon ? Notre recherche constante de confort et notre méfiance innée nous amèneraient logiquement à opter pour la première solution. Mais notre désir d’aventure et de conquêtes ne serait pas de cet avis.
Alors à tous ceux qui rencontrent ce genre de dilemme, considérant la vie pesante et malgré tout agréable par moments, faites preuve de patience : l’Ultime Voyage n’est pas encore venu. Précipiter son départ ne vous rendra pas plus heureux, compte-tenu de ce que vous auriez pu faire de votre vivant. Vivez, vivez tant que vous pouvez, on ne sera jamais sûr de ce qu’il y a de l’autre côté. Gardez vos rêves d’évasion à l’état de chimère et inventez-vous de nouvelles limites à atteindre ici-bas. Poussez progressivement votre ambition de vivre jusqu’aux frontières de l’imagination et gardez celle de mourir pour lorsque vous serez en panne d’inspiration. Et là encore vous n’aurez pas exploité le quart de votre potentiel. Si c’est votre objectif, préservez-le jusqu’à la toute fin et rêvez-le à la place. Faites ce voyage dans votre tête, répétez-vous le à l’envi et aspirez en même temps l’air gouleyant de la vie à pleins poumons.
Car s’imaginer mourir encore et encore et malgré tout rester vivant donne le sentiment d’être immortel.
Je suis immortel. Et vous ?
Durée d'écriture : 2x 1h30
Musiques d'accompagnement : Yiruma, Les Cowboys Fringants et la bande originale d'Avatar
Relecture : personnelle