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« Le langage SMS est un sociolecte écrit qui modifie les caractéristiques orthographiques voire grammaticales d'une langue afin de réduire sa longueur, dans le but de ne pas dépasser le nombre de caractères autorisé par les messages SMS, ou dans le but d'accélérer la saisie de l'énoncé sur le clavier numérique d'un téléphone.
L'appellation « langage SMS » désigne ainsi, par extension, l'usage de ce type de langage lors d'échanges sur Internet par messagerie instantanée ou courrier électronique, sur les forums Internet et les blogs, ou encore dans les jeux en réseau. L'utilisation du langage SMS sur un autre médium qu'un clavier téléphonique est par ailleurs très controversée. »
— Wikipedia, Langage SMS
Pour les incultes, un sociolecte est le parler d’un groupe social, au même titre que le Wesh d’ailleurs. Imaginez un peu : la jeunesse d’aujourd’hui, non contente de foirer son éducation en trainant dans les rues tard le soir, fumer des joints et baiser sans capote au lieu de réviser leur brevet ou bac de français, massacre sa langue maternelle en inventant un autre dialecte. Est-ce par snobisme ? Ou bien certains ont été médiocrement influencés par les idées extrémistes indépendantistes corses et basques à tel point qu’ils ont voulu créer leur propre mouvement au sein de leur Cité ?
OK, moi-même il m’arrive d’utiliser ce « langage », mais uniquement parce que je n’ai pas de forfait SMS illimité ! Viens sur MSN, envoie-moi un mail ou bien converse avec moi sur FaceBook (article à venir sur ce sujet) et tu remarqueras le soin que j’apporte à ma rédaction. Sous prétexte de gagner du temps et de l’argent, on généralise… C’est pathétique. OUI je suis un militant (quotidien de l’inhumanité…), OUI je m’insurge contre cette facilité débilitante, OUI je suis atterré de voir des étudiants de mon âge, en école d’ingénieur comme moi, écrire à longueur de journée :
« wesh ma gEl tro fort la video T un ouf toi »
« ji vé o métro ! ya 1 aré pa loin su lieu de formation !!! si tu ve kon parte ensembl fé moi signe apL moi ! »
Putain mais ça vous arrive jamais d'écrire NORMALEMENT ??? Limite faut lire à haute voix pour comprendre le sens de ce que vous racontez, les mecs... Lire à haute voix… Serait-ce donc ça la raison : écrire comme on parle, du moins aussi vite que la parole ?
Au risque de vous surprendre, ce moyen existait déjà depuis l’Antiquité. Les premières utilisations de ce procédé remontent à la retranscription des discours de Socrate par Xénophon, en 430 av. JC. Ça s’appelle la sténographie (du grec stenos, serré et graphê, écriture), ou tachygraphie, qui est « l'art de se servir de signes conventionnels pour écrire d’une manière aussi rapide que la parole » (Wikipedia, Sténographie). Navré de vous décevoir les mecs (et les filles), en vous apprenant qu’on a inventé l’eau chaude bien avant vous, il est donc inutile de revendiquer l’eau tiède.
C’est tellement peu glamour en plus, un message écrit de cette façon. Preuve par l’exemple :
Amour mtu & si jne vE dir
Lplésan mal kC 2 mourir:
Tan G gd pEr, kon vEye secourir
Le mal par ki doucmt jsoupir.
Il é b1 vré kma langueur désir
Kavec le tps jme puiss guérir:
Mé jne vE ma dam rekérir
Pr ma sanT: tan me plé mon martir.
Té-toi langueur jsen vnir le jour
Kma métrS apr si lg Cjour
Voyan lsoin ki ronj ma penC
Tte 1 nui folâtrmt méyan
Entr C bra, prodig, ira péyan
Lé intérè dma pN avanC.
Ce magnifique sonnet de Pierre de Ronsard (1524-1585), Amour me tue, et si je ne veux dire, comporte 543 caractères (espaces compris). La version « remasterisée » en comporte 396 et tient donc dans 3 textos standard au lieu des 4 prévus. Comme on dit, c’est le geste qui compte, mais ça aurait bien plus de poids s’il était resté sous sa forme originelle, vous ne croyez pas ?
La véritable question est la suivante : la société d’aujourd’hui est-elle si pressée que cela pour tout faire dans la précipitation, quitte à bâcler tout ce qu’elle entreprend ? À mon humble avis, nous nous sommes trompés de route voilà bien trop longtemps, et nous avons perdu de vue la qualité et l’efficacité dans l’accomplissement de toute chose. L’homme a perdu le goût des choses simples de la vie en voulant constamment brûler les étapes de son existence. Écrire trop vite et de façon trop bâclée reflète un esprit lui-même hâtif et galvaudé.
Enfin, posez-vous tous cette question : vous qui allez si vite en besogne… où comptez-vous aller ?
(à ceux qui se reconnaîtront dans cette attaque, je ne vous adresse pas mes plus humbles excuses.)
Le corps tomba sur le pavé, inerte. Ses mains couvraient toujours le trou dans sa poitrine, comme s'il avait vainement essayé d'empêcher sa vie de fuir en même temps que son sang. L'autre homme essuyait déjà sa lame à l'aide d'un pan de la veste de l'adversaire vaincu. La ruelle était déserte et, malgré la rudesse du combat, le duel avait été si rapide que nul n'eut le temps d'assister à la scène.
L'individu rengaina, puis sortit d'une poche intérieure de sa cape un objet cylindrique de taille moyenne, argenté, avec de petits trous régulièrement espacés tout le long. Il approcha la flûte des lèvres, et de son souffle naquit une mélodie si douce et si joyeuse à la fois, qu'elle était capable d'apaiser le corps et l'esprit de quiconque l'entendait.
La mélodie se tut sur une longue note, l'homme rangea sa flûte dans sa cape et regagna les grands boulevards. Les premiers badauds ne tarderaient pas à emprunter la ruelle et à découvrir l'homme assassiné d'une manière si froide et pourtant si majestueuse et noble. Pour autant qu'on accepte une quelconque noblesse dans un meurtre...
*
* *
La taverne du Cochon Rieur battait son plein, comme tous les jours du petit matin jusqu'au milieu de la nuit. De la quinzaine d'échoppes éparpillées aux quatre coins de la cité de Brand, celle du Cochon Rieur avait certainement le plus de succès. Peut-être était-ce dû à la bière toujours fraîche disponible à toute heure du jour et de la nuit, aux danseuses si belles qu'elles auraient fait rougir un moine vertueux, au cochon à la bière et au gingembre, spécialité qui fait la fierté de l'enseigne, ou bien aux trois, toujours est-il que la clientèle n'y faiblissait jamais. Cela en devenait donc un lieu idéal pour les rencontres discrètes et improvisées.
Dans un coin de la grande salle, un homme était attablé, seul. Le verre de bière, à moitié vide, trônait au centre de la table ronde. Autour, rien si ce n'était une flûte argentée de taille moyenne, que l'homme faisait tourner machinalement de ses doigts fins et blancs comme la neige. On ne pouvait d'ailleurs voir que ses doigts, sortant d'une manche ample de couleur noire, comme les nuits sans lune. Le manteau sombre, légèrement ouvert, laissait entrevoir un tissu de soie fine blanc et bleu, à boutons nacrés et à col montant. Les traits de son visage étaient fins, la mâchoire arrondie, le menton discret, les lèvres délicates, les joues légèrement creuses, les pommettes saillantes, le nez droit et mince, le front dissimulé derrière une cascade cristalline de cheveux noirs comme le jais. Un visage angélique en somme, dont le charme au premier regard n’en désintéresserait que peu.
Au premier regard justement, cet homme paraissait la vingtaine d’années à peine. On aurait dit un innocent jeune homme, que la vie a chéri et béni depuis sa naissance. Au premier regard seulement…
Ses yeux bleu gris étaient terriblement profonds et mystérieux : d’une part son esprit semblait perdu dans le vide, comme dans un rêve éveillé, mais d’autre part, s’il croisait le vôtre, vous ne pouviez vous empêcher de frissonner de peur, sans savoir pourquoi.
Trois individus s’approchèrent. Deux gorilles et un petit homme richement vêtu. Ils prirent chacun une chaise et rejoignirent l’homme au visage d’ange, qui continuait de faire tourner machinalement sa flûte argentée.
Après un bref silence, le petit homme prit la parole :
— Je vois que vous avez fait du très beau travail, Monsieur l’Artiste. Vous faites honneur à votre renommée et à vos engagements, et j’aime ça. Vous méritez infiniment votre récompense.
L’un des gorilles sortit une lourde bourse de cuir, à cordon violet, la même que celle reçue par « l’Artiste » une semaine plus tôt en guise d’acompte. Ce dernier, toujours silencieux et calme, prit la bourse et, sans la regarder plus longtemps que nécessaire, la glissa dans sa ceinture.
— Monsieur de Payaque, maintenant que votre frère est dans l’autre monde, certains changements vont s’opérer. Prenez garde à votre entourage, mais sachez que vous aussi vous aurez mérité votre récompense…
Sur ces paroles lourdes de sens, l’homme rangea sa flûte dans la poche intérieure de son manteau et prit congé de Payaque et de ses acolytes sans leur adresser un seul regard. Sa démarche était sereine. Inconsciemment, les autres clients s’écartaient sur son passage.
*
* *
Les après-midi étaient chauds à Brand. Les grandes places de la ville laissaient planer un air lourd et brûlant, une atmosphère qui recommandait aux citadins de rester à l’abri du soleil chez eux ou dans un coin de fraîcheur d’une petite rue ombragée. En effet, peu de monde circulait en plein soleil dans les alentours de deux heures et seul le forgeron trouvait un peu de réconfort en sortant de sa fournaise.
En divers coin de la place principale, à l’abri de plusieurs arbres, quelques baladins tentaient de gagner leur pain en jouant des gigues ou des fifrettes, en dansant ou en contant des gestes. Parmi eux, un homme, vêtu d’une cape noire, jouait seul. La mélodie qui s’échappait de sa flûte d’argent était de loin la plus belle que l’on pouvait entendre à ce moment-là. C’était plus qu’une simple mélodie, c’était un véritable enchantement. Peu à peu, des têtes apparurent aux fenêtres pourtant closes quelques instants plus tôt, des habitants quittaient la fraîcheur de leurs logis pour venir écouter ce virtuose ténébreux. Personne n’osait murmurer quoi que ce soit, pas même un témoignage d’admiration. Les autres musiciens alentours s’étaient tus pour ne pas troubler un son si pur. L’homme à la flûte d’argent jouait l’émotion elle-même. Sa mélodie résumait à elle toute seule les sentiments de l’humanité : joie et tristesse chantaient en chœur, la mélancolie et l’espérance les accompagnaient, et même la peur jouait de concert avec l’insouciance. Sans qu’il y eût besoin de parole, la musique contait l’histoire d’un monde heureux, plein de vie où l’harmonie était reine. Et ainsi la mort était acceptée comme la continuité de la vie, un passage entre deux mondes différents et dont l’un est pourtant nécessaire à la survie de l’autre. Là encore l’harmonie était présente.
La mélodie se tut sur une longue note et l’homme, dont les paupières étaient fermées tout le long du morceau, les rouvrit pour laisser paraître des yeux bleu gris dont le regard ambigu rendait mal à l’aise quiconque le croisait. La musique avait calmé les craintes de chaque spectateur. L’homme aux yeux de loup avait, par on ne sait quel miracle, apaisé leur corps et leur esprit.
— Maman, pourquoi tu pleures ? demanda une jeune fille, rompant le silence.
— Parce que ce qu’a joué le monsieur était magnifique ma chérie !
— Oui, elle a raison ! hurla un homme un peu plus loin. Ce gars est un véritable artiste ! Bravo !
Cette phrase eut pour effet de réveiller toute l’assemblée qui fit au musicien une ovation si enthousiaste qu’elle s’entendit dans presque tout le village. L’homme laissa échapper un sourire discret.
— Comment te nommes-tu, étranger, et d’où viens-tu ? lança le forgeron d’une voix qui arrivait tout juste à couvrir les applaudissements nourris.
L’homme abandonna son sourire et son regard se perdit à nouveau dans le vide. La foule se tut, se demandant ce qu’il lui arrivait.
— Je n’ai pas de nom à te proposer, fier artisan, car l’on ne m’en a pas donné à ma naissance. Et quelle que soit ma provenance, j’ai parcouru toutes les terres connues et inconnues du globe. Je n’ai d’autre attache en ce monde que le monde lui-même.
— C’est à la fois beau et triste ce que tu me dis là, étranger ! continua le forgeron. Laisse-nous donc te donner un nom, car nul ne mérite d’en être dépourvu. Tu seras donc Syrem, qui signifie dans nos contrées l’Artiste. Vive Syrem !
L’assemblée scanda le nom de Syrem, et redoubla d’applaudissements. L’homme leur fit une révérence en guise de remerciement puis l’ordre reprit son cours et les passants réintégrèrent la fraîcheur qu’ils avaient quittée plus tôt. Il n’en restait qu’un, qui n’avait pas bougé d’un pouce depuis son intervention : le forgeron.
Brand la Magnifique, Estria. An de grâce 654, troisième jour de mars.
Je reprends ce journal sans y avoir consigné quoi que ce soit depuis quatre longues années. Années durant lesquelles les derniers ports ont été reconstruits pour le projet de commerce maritime. Estria prospère comme jamais, mais nous assistons comme prévu à la naissance d’un marché noir tout aussi florissant, supervisé par une pègre sans scrupules. Mes Frères et moi-même redoutons la guerre civile dans les prochaines années, dix tout au plus.
Malgré tout, nous vivons une période de paix avec les autres contrées et c’est d’après moi tout ce qui compte en ce moment. Nous avons enfin réussi à repousser les derniers Géants à l’extrême Nord d’Aranmoor. Les troupes aériennes du Général Tara furent très efficaces, comme à l’habitude !
Depuis quelques temps, je fais les mêmes rêves étranges. Tout est noir et j’entends une voix d’homme. Au début, il y a deux mois environ, tout restait extrêmement vague, indistinct. À présent, je perçois mieux ses paroles. Malheureusement, son langage m’est étranger. La fin du rêve reste inchangée : une lumière aveuglante, à la double couleur violette et vert émeraude, dont l’intensité m’extirpe du sommeil. Je n’ose en parler à personne, car toute manifestation à caractère magique ou obscur est qualifiée d’hérétique et passible d’emprisonnement, voire de la peine capitale. Je ne crois pas à toutes ces choses mais l’un d’entre nous a trouvé la mort en s’y intéressant de trop près. Depuis, notre Empereur cent fois béni, Brenn le Septième, punit sévèrement quiconque s’écarte de la doctrine officielle. Quoi qu’il en soit, ces rêves sont certainement sans importance, aussi je sais que je ne dois pas m’en inquiéter, pour le bien de notre communauté.
Pour la gloire de la Lumière Divine, de sa Loi et pour la Paix éternelle.
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* *
En une dizaine d’années, Estria était devenue le carrefour de commerce maritime le plus prospère des huit royaumes de l’Archipel. Son port accueillait toutes sortes de flottes à longueur de journée : navires marchands azuriens et lou-fangois en grand nombre, ainsi que quelques bâtiments angaardais et malurins. Feldarth, contrée montagneuse, n’était jamais représentée car les Nains arthifeldes avaient coupé tout rapport avec le reste du monde. Aranmoor entretenait des relations privilégiées avec Estria depuis la célèbre victoire d’Elsinmoor. Leur roi, Dorian, avait accédé au trône à cette période et réussi à pacifier les dernières régions rebelles en quelques années seulement. Sa flotte marchande ainsi que celle de Brenn VII, Empereur d’Estria, travaillaient en étroite collaboration et partageaient le succès du développement commercial maritime imaginé par Brenn dix ans plus tôt.
Outre les acteurs de l’expansion économique d’Estria, les espaces portuaires étaient également le territoire des contrebandiers et de la pègre locale. Le trafic de griffons n’était plus aussi rentable qu’il y a quelques années et le développement de ce commerce récent leur ouvrait enfin de nouveaux horizons. Armes, poudre à canon, esclaves, substances de toutes sortes, naturelles ou non, textiles, or et pierres précieuses, voilà les différents marchés noirs qui s’étaient installés dans tout le pays. Le port de Brand la Magnifique était le repère de bon nombre de ces trafiquants. Des hommes de l’armée estrienne patrouillaient à toute heure du jour et de la nuit dans l’espoir d’en appréhender quelques-uns.
Trois soldats déambulaient dans le port central de la capitale estrienne. Ils portaient une cote de maille sous leur tunique aux couleurs de la police de Brand. Leur regard balayait négligemment la foule de marchands venus réapprovisionner leur commerce comme à chaque semaine.
Comme d’habitude les navires de Lou Fang déchargeaient leurs cales de tissus de soie fine ou de coton teinté. Il y avait aussi Maluir et son marbre inestimable, Aranmoor et ses épices, Angaard et ses esclaves pyréliens, son or et ses multiples produits manufacturés ainsi que les poissons et les plantes médicinales d’Azuria. On pouvait également voir les étals de ces pêcheurs qui, tous les jours, proposaient thons, brochets, sardines, poulpes et autres produits de la mer ramassés au large des côtes estriennes pour la plupart.
— Je vois Bill, Sergent ! lança l’un des trois membres de la patrouille. Il est à l’heure au rendez-vous, comme d’habitude.
— Et comme d’habitude il ne nous dira rien de nouveau sur les contrebandiers, officier Ilane, soupira-t-il. Mais allons-y, puisque ce sont les ordres…
Bill était un ancien contrebandier devenu pêcheur après avoir été démasqué par la police quatre ans plus tôt. L’âge commençant à devenir un fardeau trop lourd, on avait décidé de le relâcher en échange de quelques renseignements obtenus çà et là.
— Salut Bill ! dit le sergent. Comment vas-tu depuis la semaine dernière ?
— Oh ! vous savez, moi, plus ça va… répondit celui-ci en agitant négligemment la main.
— Voyons, mon vieux Bill, comment peux-tu dire ça ? Tu es encore dans la force de l’âge ! Tu ramènes toujours autant d’oursins et d’huîtres, non ? Alors où est ton problème ?
Bill haussa les épaules. Il se racla la gorge et cracha dans l’eau sur sa droite. Puis il fouilla dans la poche de sa veste et sortit une petite boîte en fer blanc. De là, il prit une chique de tabac et en proposa à ses interlocuteurs qui refusèrent poliment.
— J’oubliais. Pas pendant le service, murmura le vieux pêcheur d’un ton ironique.
Il rangea alors sa boîte dans la même poche. Ensuite, il leva les yeux vers les soldats et leur dit sur le ton du secret :
— J’ai du nouveau pour vous. Oh ! rien d’exceptionnel, mais ça vous fait tout de même un petit en-cas à vous mettre sous la dent. En revanche, je préfèrerais parler dans un endroit plus… propice aux confidences, si vous voyez ce que je veux dire.
Les soldats acquiescèrent et accompagnèrent le vieil homme quelque peu en retrait de l’agitation du marché. Bill, se sentant plus à l’aise pour parler, commença :
— Ça fait trois jours que je l’ai à l’œil. C’est un p’tit nouveau qui s’appelle Tim. Il n’est pas très futé mais il m’a l’air efficace. C’est lui qui a détourné la cargaison réservée à la forge du Père Térence il y a cinq jours et depuis il n’arrête pas de s’en vanter auprès des gars de sa bande. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai entendu parler de lui.
— Sais-tu où nous pourrions le trouver ? demanda le sergent.
— Je peux même vous le montrer. On peut l’apercevoir d’ici. Vous voyez le p’tit gars en guenilles qui soulève ce sac de pommes de terre aussi gros que lui ?
Le sergent acquiesça sans mot dire. Il prononça simplement le nom du soldat Noudo qui sortit de sa ceinture quelques pièces d’argent et les donna au vieux pêcheur. Puis les trois officiers reprirent leur ronde tout en se dirigeant sensiblement vers le dénommé Tim. Mais ce dernier les avait remarqués. Soudain, alors que la patrouille allait l’interpeler, il lâcha son sac de toile qui s’ouvrit sur le sol et prit la fuite à grandes enjambées. Une course-poursuite effrénée s’ensuivit alors. Le jeune homme courait trop vite pour les soldats qui ne mirent pas longtemps à se laisser distancer. Au détour d’une rue commerçante, ils eurent tout juste le temps de l’apercevoir pénétrer dans une autre ruelle sur la droite. Ils forcèrent le pas et s’y engagèrent à leur tour. Comme aucune lumière ne filtrait dans cette impasse, il leur était impossible de distinguer quoi que ce fût. Pas même cet homme à la silhouette élancée tenant une lame fine dans chaque main. Ils entendirent juste son rire sinistre, à vous glacer le sang, puis le sifflement de ses sabres…
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Le bruit mat des épées retentissait dans toute la caserne. L’entrainement dispensé par les Généraux Sacrés Érandil et Malek à leurs cavaliers était sans nul doute l’un des plus éprouvants qu’un soldat puisse suivre. À cette rumeur, ils répondaient qu’un membre de la cavalerie lourde devait savoir endurer bien plus que n’importe quel autre soldat, compte tenu de la robustesse de son cheval et du poids de son équipement, tandis qu’un cavalier léger devait savoir allier rapidité et efficacité pour compenser son manque de protection. Les ordres et les grognements trahissant l’effort emplissaient la cour, au rythme du claquement des fers.
— Plus haute la garde, soldat ! criait Érandil. Ne confondez pas vitesse et précipitation, caporal Lakdar ! Pensez un peu à votre cheval ! Sergent Irith, vous n’esquivez que trop ! Sachez engager le combat, que diable !
Plus loin, dans une autre caserne, les fantassins du Général Sacré Éliot faisaient de même. Les canonniers du général Bradigan suivaient occasionnellement leur entrainement même si leur travail dans une bataille consistait à tenir un siège ou à manipuler balistes, catapultes et trébuchets. Bradigan avait remplacé le général Kataar qui s’était retiré en même temps que Camal, Général Sacré commandant la section des archers et arbalétriers du royaume. Les raisons de leur démission restèrent relativement obscures dans le milieu militaire. C’était un homme d’ascendance semi-elfique qui avait remplacé Camal depuis six ans. Dès son arrivée il avait rendu les séances d’exercice au tir quotidiennes et en avait radicalement modifié le contenu. Les résultats furent surprenants : le nombre de tireurs d’élite tripla en cinq ans et l’effectif total de ses soldats doubla presque.
Les troupes de marins du général Nova se relayaient pour surveiller les allées et venues des cargos étrangers participant au commerce du carrefour d’Estria. Il l’avait annoncé quelques temps auparavant, Nova n’allait pas tarder à laisser sa place de Général Sacré à plus jeune que lui, « plus marin » que lui se plaisait-il à répéter. La cérémonie de Consécration était prévue pour le jour du solstice d’hiver, au palais impérial de Brand la Magnifique.
Par moments, l’on pouvait voir passer une ou plusieurs créatures imposantes dans le ciel bleu de la capitale. Leurs ailes majestueuses resplendissaient sous les rayons du soleil, laissant les enfants béats d’admiration. Leurs cris stridents faisaient lever la tête des badauds qui cherchaient à savoir quel genre d’animal était susceptible de les intimider ainsi. Même pour les habitants de Brand qui les côtoyaient régulièrement, les griffons restaient des bêtes mythiques au caractère imprévisible, tantôt fascinantes, tantôt effrayantes. Toujours est-il qu’elles étaient des créatures adroites et extrêmement puissantes. Leur présence dans une bataille constituait un atout majeur dans le camp allié. Mais les dompter et les dresser au combat aérien n’étaient pas une mince affaire et il fallait des hommes robustes pour les monter.
Pourtant, une femme était à leur tête : le Général Sacré Tara. Son caractère trempé et son extrême habileté au combat avaient eu raison de toute misogynie dans sa section puis dans le reste de l’armée, ce qui avait aidé la gente féminine à s’affirmer plus sereinement dans la hiérarchie militaire estrienne. Mais cela n’empêchait pas les séances d’entrainement de la cavalerie aérienne d’être tout aussi intenses, si ce n’est plus, qu’en compagnie d’un général Ishtar ou de son successeur Emril, quelques décennies plus tôt.
Ainsi, l’armée d’Estria se maintenait en forme pour défendre le pays des attaques extérieures ou pour venir en aide à ses alliés. Mais, en ce moment même, un tueur en série sévissait dans l’enceinte de Brand. Qui protégerait le pays des attaques intérieures, si même la police devenait la victime ?