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Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /Sep /2009 13:50

« Le langage SMS est un sociolecte écrit qui modifie les caractéristiques orthographiques voire grammaticales d'une langue afin de réduire sa longueur, dans le but de ne pas dépasser le nombre de caractères autorisé par les messages SMS, ou dans le but d'accélérer la saisie de l'énoncé sur le clavier numérique d'un téléphone.

L'appellation « langage SMS » désigne ainsi, par extension, l'usage de ce type de langage lors d'échanges sur Internet par messagerie instantanée ou courrier électronique, sur les forums Internet et les blogs, ou encore dans les jeux en réseau. L'utilisation du langage SMS sur un autre médium qu'un clavier téléphonique est par ailleurs très controversée. »

Wikipedia, Langage SMS

 

Pour les incultes, un sociolecte est le parler d’un groupe social, au même titre que le Wesh d’ailleurs. Imaginez un peu : la jeunesse d’aujourd’hui, non contente de foirer son éducation en trainant dans les rues tard le soir, fumer des joints et baiser sans capote au lieu de réviser leur brevet ou bac de français, massacre sa langue maternelle en inventant un autre dialecte. Est-ce par snobisme ? Ou bien certains ont été médiocrement influencés par les idées extrémistes indépendantistes corses et basques à tel point qu’ils ont voulu créer leur propre mouvement au sein de leur Cité ?

 

OK, moi-même il m’arrive d’utiliser ce « langage », mais uniquement parce que je n’ai pas de forfait SMS illimité ! Viens sur MSN, envoie-moi un mail ou bien converse avec moi sur FaceBook (article à venir sur ce sujet) et tu remarqueras le soin que j’apporte à ma rédaction. Sous prétexte de gagner du temps et de l’argent, on généralise… C’est pathétique. OUI je suis un militant (quotidien de l’inhumanité…), OUI je m’insurge contre cette facilité débilitante, OUI je suis atterré de voir des étudiants de mon âge, en école d’ingénieur comme moi, écrire à longueur de journée :


« wesh ma gEl tro fort la video T un ouf toi »


« ji vé o métro ! ya 1 aré pa loin su lieu de formation !!! si tu ve kon parte ensembl fé moi signe apL moi ! »

 

Putain mais ça vous arrive jamais d'écrire NORMALEMENT ??? Limite faut lire à haute voix pour comprendre le sens de ce que vous racontez, les mecs... Lire à haute voix… Serait-ce donc ça la raison : écrire comme on parle, du moins aussi vite que la parole ?

 

Au risque de vous surprendre, ce moyen existait déjà depuis l’Antiquité. Les premières utilisations de ce procédé remontent à la retranscription des discours de Socrate par Xénophon, en 430 av. JC. Ça s’appelle la sténographie (du grec stenos, serré et graphê, écriture), ou tachygraphie, qui est « l'art de se servir de signes conventionnels pour écrire d’une manière aussi rapide que la parole » (Wikipedia, Sténographie). Navré de vous décevoir les mecs (et les filles), en vous apprenant qu’on a inventé l’eau chaude bien avant vous, il est donc inutile de revendiquer l’eau tiède.

 

C’est tellement peu glamour en plus, un message écrit de cette façon. Preuve par l’exemple :


Amour mtu & si jne vE dir
Lplésan mal kC 2 mourir:
Tan G gd pEr, kon vEye secourir
Le mal par ki doucmt jsoupir.


Il é b1 vré kma langueur désir
Kavec le tps jme puiss guérir:
Mé jne vE ma dam rekérir
Pr ma sanT: tan me plé mon martir.


Té-toi langueur jsen vnir le jour
Kma métrS apr si lg Cjour
Voyan lsoin ki ronj ma penC


Tte 1 nui folâtrmt méyan
Entr C bra, prodig, ira péyan
Lé intérè dma pN avanC.

 

Ce magnifique sonnet de Pierre de Ronsard (1524-1585), Amour me tue, et si je ne veux dire, comporte 543 caractères (espaces compris). La version « remasterisée » en comporte 396 et tient donc dans 3 textos standard au lieu des 4 prévus. Comme on dit, c’est le geste qui compte, mais ça aurait bien plus de poids s’il était resté sous sa forme originelle, vous ne croyez pas ?

 

La véritable question est la suivante : la société d’aujourd’hui est-elle si pressée que cela pour tout faire dans la précipitation, quitte à bâcler tout ce qu’elle entreprend ? À mon humble avis, nous nous sommes trompés de route voilà bien trop longtemps, et nous avons perdu de vue la qualité et l’efficacité dans l’accomplissement de toute chose. L’homme a perdu le goût des choses simples de la vie en voulant constamment brûler les étapes de son existence. Écrire trop vite et de façon trop bâclée reflète un esprit lui-même hâtif et galvaudé.

 

Enfin, posez-vous tous cette question : vous qui allez si vite en besogne… où comptez-vous aller ?

 

 

(à ceux qui se reconnaîtront dans cette attaque, je ne vous adresse pas mes plus humbles excuses.)

Par Lord Myrddin - Publié dans : Essai
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Mercredi 23 septembre 2009 3 23 /09 /Sep /2009 13:53
Jacques Salomé a été formateur en relations humaines pendant une vingtaine d'années au cours desquelles il a forgé un corpus théorico-pratique qui le désigne aujourd'hui comme un spécialiste reconnu pour ce qui est de la communication intime et des relations au quotidien de la vie.
(pour de plus amples informations sur ce psychosociologue de renom, je vous renvoie à sa biographie.)

Trois conditions qui permettent de passer de la rencontre amoureuse à la relation de couple



De nombreuses idées sont soulevées ici à partir d'un constat alarmant : 50% des couples en France se séparent.

« Ce n'est pas l'amour qui maintient ensemble deux êtres dans la durée, mais la qualité de leur relation. »

Aimer n'est pas si compliqué en soi. C'est trivialement le résultat de réactions chimiques internes mêlant hormones et récepteurs dans un même corps. En ce point nous ne sommes que des animaux. Ce qui nous différencie du reste du règne animal est la capacité à entretenir, à choyer, à protéger ce sentiment pour le faire durer. La qualité d'une relation passe par le sentiment de réciprocité, à mon sens indispensable car c'est lui qui donne au moins les trois quarts de la force de poursuivre nos efforts. Telle une réaction en chaine, le phénomène est amplifié du moment que l'Autre  y apporte sa contribution, et vice-versa.

Aimer et se sentir aimé suffisent à bon nombre d'hommes et de femmes. Cette « vibration » due à la réciprocité amoureuse est si forte que certains se limiteront à cette idée de bonheur. Mais ce dernier est trompeur. Comment être sûr du bonheur que l'on vit peut durer ? Ou alors on s'en fiche, on sait qu'on passe un moment heureux et la séparation ne nous fait pas peur car elle s'inscrit dans l'ordre des choses. Ce bonheur est donc limité. Car décider de vivre ensemble, avec la pesonne que l'on aime, quelle qu'elle soit, constitue un cap important dans la vie de tout un chacun. Se marier, se pacser ou toute autre forme d'officialisation du couple n'est que le parachèvement de cette décision, l'ultime preuve que l'on veut abandonner le côté simple quoique douillet de la rencontre amoureuse pour entrer dans la relation de couple à l'état pur.

Mais telle une quête, cela implique un chemin initiatique, énoncé par Jacques Salomé sous la forme de trois conditions :

« la capacité à s'allier »

Elle implique une action préalable et incontournable : se délier de tout autre attache amoureuse. Quitter le complexe œdipien et régler tous ses problèmes d'"ex" est un passage obligé à ce déliement. Car comme chacun sait, le doute amoureux mène à la jalousie, la jalousie mène à la douleur, la douleur mène à la haine, la haine mène au côté obscur de la Force... Dans ce cas précis le côté obscur est la solitude forcée suite à la séparation, et il ne nous restera que les cookies qu'on nous a promis pour vous consoler.

« la capacité à s'engager »

Cette notion très rationnelle implique un gros effort d'autonomie, tant sur le plan affectif que matériel et relationnel. Sans vouloir paraphraser M. Salomé, s'engager dans une relation de couple, c'est éviter l'asservissement vis-à-vis des besoins de l'Autre. En effet, vous perdez une partie de la personnalité de votre moitié si celle-ci devient dépendante de vous. Elle sera en quelque sorte différente de celle que vous avez rencontrée avant d'en tomber amoureux. Elle ne sera donc plus dans la capacité de répondre à vos propres attentes et la réciprocité sera rompue. On est loin de l'objectif initial qui était de se rendre responsable de la satisfaction des ses propres besoins et de ceux de son partenaire. Tu parles d'un bond en arrière !

« la capacité à se projeter dans l'avenir »

La rencontre amoureuse est puissante car elle n'existe que dans le présent. Vivre le présent et dans le présent. Ne pas se soucier de l'avenir. Carpe diem. C'est tellement rassurant, tellement simple comme concept ! Mais il exclue tout projet de relation de couple, comme nous l'avons signalé plus haut. La relation de couple, c'est se projeter dans l'avenir, envisager de vivre plus de quelques mois avec son/sa partenaire...
« avoir envie de vieillir avec... la voir comme la mère de mes enfants... » J'ai personnellement vécu ce sentiment. Malheureusement sans réciprocité, mais je l'ai vécu tellement fort que je l'ai cru possible, que je m'en suis servi comme motivation suffisante pour vivre, grandir et aller de l'avant. Peut-être qu'elle me lira, peut-être qu'elle se reconaîtra... je m'en fiche. Je m'y suis résolu, ça fait partie de moi à présent. Je sais que je ne finirai pas ma vie avec elle sous la forme que j'aurais voulue, mais je veux toujours vieillir à ses côtés. L'amitié, si elle est assez forte, a théoriquement la même puissance que l'amour. Mon « rêve de vie » sera différent en bon nombre de points à celui que je m'étais construit jusque il y a un an. Se projeter dans l'avenir c'est savoir également rebondir, ne pas rester statique, dans l'attente et l'espérance.


Développer son rêve de vie permet donc de s'allier sans condition à son amoureuse, de s'engager et de se projeter plus sûrement dans l'avenir avec sa partenaire. Mais « développer un rêve de vie chez l'autre constitue les fondations d'une relation de couple dans la durée. » On retrouve cette idée de réciprocité, mais à toute autre échelle. Nous avons quitté toute notion animale de la rencontre amoureuse. Il ne s'agit plus d'une bataille hormonale, mais bien d'une bataille pour la vie avec sa moitié. Car quand on est avec celle qu'on aime, ni vieillir ni mourir ne font plus peur.
Par Lord Myrddin - Publié dans : Essai
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Mercredi 23 septembre 2009 3 23 /09 /Sep /2009 11:56
Premier chapitre du troisième et dernier tome de cette trilogie. Pour l'anecdote, initialement Tuer est un Art devait être une nouvelle. Mais une fois terminée, j'avais assez d'idées pour me lancer dans une trilogie et cette nouvelle est devenue le tome 3. Normal, quoi.


Chapitre 1

PREMIER CONTACT

Le corps tomba sur le pavé, inerte. Ses mains couvraient toujours le trou dans sa poitrine, comme s'il avait vainement essayé d'empêcher sa vie de fuir en même temps que son sang. L'autre homme essuyait déjà sa lame à l'aide d'un pan de la veste de l'adversaire vaincu. La ruelle était déserte et, malgré la rudesse du combat, le duel avait été si rapide que nul n'eut le temps d'assister à la scène.

 

L'individu rengaina, puis sortit d'une poche intérieure de sa cape un objet cylindrique de taille moyenne, argenté, avec de petits trous régulièrement espacés tout le long. Il approcha la flûte des lèvres, et de son souffle naquit une mélodie si douce et si joyeuse à la fois, qu'elle était capable d'apaiser le corps et l'esprit de quiconque l'entendait.

 

La mélodie se tut sur une longue note, l'homme rangea sa flûte dans sa cape et regagna les grands boulevards. Les premiers badauds ne tarderaient pas à emprunter la ruelle et à découvrir l'homme assassiné d'une manière si froide et pourtant si majestueuse et noble. Pour autant qu'on accepte une quelconque noblesse dans un meurtre...

 

*
*   *

 

La taverne du Cochon Rieur battait son plein, comme tous les jours du petit matin jusqu'au milieu de la nuit. De la quinzaine d'échoppes éparpillées aux quatre coins de la cité de Brand, celle du Cochon Rieur avait certainement le plus de succès. Peut-être était-ce dû à la bière toujours fraîche disponible à toute heure du jour et de la nuit, aux danseuses si belles qu'elles auraient fait rougir un moine vertueux, au cochon à la bière et au gingembre, spécialité qui fait la fierté de l'enseigne, ou bien aux trois, toujours est-il que la clientèle n'y faiblissait jamais. Cela en devenait donc un lieu idéal pour les rencontres discrètes et improvisées.

 

Dans un coin de la grande salle, un homme était attablé, seul. Le verre de bière, à moitié vide, trônait au centre de la table ronde. Autour, rien si ce n'était une flûte argentée de taille moyenne, que l'homme faisait tourner machinalement de ses doigts fins et blancs comme la neige. On ne pouvait d'ailleurs voir que ses doigts, sortant d'une manche ample de couleur noire, comme les nuits sans lune. Le manteau sombre, légèrement ouvert, laissait entrevoir un tissu de soie fine blanc et bleu, à boutons nacrés et à col montant. Les traits de son visage étaient fins, la mâchoire arrondie, le menton discret, les lèvres délicates, les joues légèrement creuses, les pommettes saillantes, le nez droit et mince, le front dissimulé derrière une cascade cristalline de cheveux noirs comme le jais. Un visage angélique en somme, dont le charme au premier regard n’en désintéresserait que peu.

 

Au premier regard justement, cet homme paraissait la vingtaine d’années à peine. On aurait dit un innocent jeune homme, que la vie a chéri et béni depuis sa naissance. Au premier regard seulement…

 

Ses yeux bleu gris étaient terriblement profonds et mystérieux : d’une part son esprit semblait perdu dans le vide, comme dans un rêve éveillé, mais d’autre part, s’il croisait le vôtre, vous ne pouviez vous empêcher de frissonner de peur, sans savoir pourquoi.

 

Trois individus s’approchèrent. Deux gorilles et un petit homme richement vêtu. Ils prirent chacun une chaise et rejoignirent l’homme au visage d’ange, qui continuait de faire tourner machinalement sa flûte argentée.

 

Après un bref silence, le petit homme prit la parole :

 

— Je vois que vous avez fait du très beau travail, Monsieur l’Artiste. Vous faites honneur à votre renommée et à vos engagements, et j’aime ça. Vous méritez infiniment votre récompense.

 

L’un des gorilles sortit une lourde bourse de cuir, à cordon violet, la même que celle reçue par « l’Artiste » une semaine plus tôt en guise d’acompte. Ce dernier, toujours silencieux et calme, prit la bourse et, sans la regarder plus longtemps que nécessaire, la glissa dans sa ceinture.

 

— Monsieur de Payaque, maintenant que votre frère est dans l’autre monde, certains changements vont s’opérer. Prenez garde à votre entourage, mais sachez que vous aussi vous aurez mérité votre récompense…

 

Sur ces paroles lourdes de sens, l’homme rangea sa flûte dans la poche intérieure de son manteau et prit congé de Payaque et de ses acolytes sans leur adresser un seul regard. Sa démarche était sereine. Inconsciemment, les autres clients s’écartaient sur son passage.

 

*
*   *

 

Les après-midi étaient chauds à Brand. Les grandes places de la ville laissaient planer un air lourd et brûlant, une atmosphère qui recommandait aux citadins de rester à l’abri du soleil chez eux ou dans un coin de fraîcheur d’une petite rue ombragée. En effet, peu de monde circulait en plein soleil dans les alentours de deux heures et seul le forgeron trouvait un peu de réconfort en sortant de sa fournaise.

 

En divers coin de la place principale, à l’abri de plusieurs arbres, quelques baladins tentaient de gagner leur pain en jouant des gigues ou des fifrettes, en dansant ou en contant des gestes. Parmi eux, un homme, vêtu d’une cape noire, jouait seul. La mélodie qui s’échappait de sa flûte d’argent était de loin la plus belle que l’on pouvait entendre à ce moment-là. C’était plus qu’une simple mélodie, c’était un véritable enchantement. Peu à peu, des têtes apparurent aux fenêtres pourtant closes quelques instants plus tôt, des habitants quittaient la fraîcheur de leurs logis pour venir écouter ce virtuose ténébreux. Personne n’osait murmurer quoi que ce soit, pas même un témoignage d’admiration. Les autres musiciens alentours  s’étaient tus pour ne pas troubler un son si pur. L’homme à la flûte d’argent jouait l’émotion elle-même. Sa mélodie résumait à elle toute seule les sentiments de l’humanité : joie et tristesse chantaient en chœur, la mélancolie et l’espérance les accompagnaient, et même la peur jouait de concert avec l’insouciance. Sans qu’il y eût besoin de parole, la musique contait l’histoire d’un monde heureux, plein de vie où l’harmonie était reine. Et ainsi la mort était acceptée comme la continuité de la vie, un passage entre deux mondes différents et dont l’un est pourtant nécessaire à la survie de l’autre. Là encore l’harmonie était présente.

 

La mélodie se tut sur une longue note et l’homme, dont les paupières étaient fermées tout le long du morceau, les rouvrit pour laisser paraître des yeux bleu gris dont le regard ambigu rendait mal à l’aise quiconque le croisait. La musique avait calmé les craintes de chaque spectateur. L’homme aux yeux de loup avait, par on ne sait quel miracle, apaisé leur corps et leur esprit.

 

— Maman, pourquoi tu pleures ? demanda une jeune fille, rompant le silence.

 

— Parce que ce qu’a joué le monsieur était magnifique ma chérie !

 

— Oui, elle a raison ! hurla un homme un peu plus loin. Ce gars est un véritable artiste ! Bravo !

 

Cette phrase eut pour effet de réveiller toute l’assemblée qui fit au musicien une ovation si enthousiaste qu’elle s’entendit dans presque tout le village. L’homme laissa échapper un sourire discret.

 

— Comment te nommes-tu, étranger, et d’où viens-tu ? lança le forgeron d’une voix qui arrivait tout juste à couvrir les applaudissements nourris.

 

L’homme abandonna son sourire et son regard se perdit à nouveau dans le vide. La foule se tut, se demandant ce qu’il lui arrivait.

 

— Je n’ai pas de nom à te proposer, fier artisan, car l’on ne m’en a pas donné à ma naissance. Et quelle que soit ma provenance, j’ai parcouru toutes les terres connues et inconnues du globe. Je n’ai d’autre attache en ce monde que le monde lui-même.

 

— C’est à la fois beau et triste ce que tu me dis là, étranger ! continua le forgeron. Laisse-nous donc te donner un nom, car nul ne mérite d’en être dépourvu. Tu seras donc Syrem, qui signifie dans nos contrées l’Artiste. Vive Syrem !

 

L’assemblée scanda le nom de Syrem, et redoubla d’applaudissements. L’homme leur fit une révérence en guise de remerciement puis l’ordre reprit son cours et les passants réintégrèrent la fraîcheur qu’ils avaient quittée plus tôt. Il n’en restait qu’un, qui n’avait pas bougé d’un pouce depuis son intervention : le forgeron.

Par Lord Myrddin - Publié dans : Roman
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Mercredi 23 septembre 2009 3 23 /09 /Sep /2009 02:56
Voici le premier chapitre du deuxième volume de cette trilogie, Tuer est un Art. Tu peux être fier, les copistes viennent à peine de le classer, tu es donc un des premiers à pouvoir le lire. Prends-en soin, surtout !
Au passage, un grand merci à mon ami et frère Forge-Rêves pour sa présence constante à mes côtés, ses critiques éclairées et son appui vital. Vous trouverez ses pensées et autres essais sur son blog, forgereves.canalblog.com
.



Chapitre 1

UNE JOURNÉE PRESQUE COMME LES AUTRES



Brand la Magnifique, Estria. An de grâce 654, troisième jour de mars.


Je reprends ce journal sans y avoir consigné quoi que ce soit depuis quatre longues années. Années durant lesquelles les derniers ports ont été reconstruits pour le projet de commerce maritime. Estria prospère comme jamais, mais nous assistons comme prévu à la naissance d’un marché noir tout aussi florissant, supervisé par une pègre sans scrupules. Mes Frères et moi-même redoutons la guerre civile dans les prochaines années, dix tout au plus.


Malgré tout, nous vivons une période de paix avec les autres contrées et c’est d’après moi tout ce qui compte en ce moment. Nous avons enfin réussi à repousser les derniers Géants à l’extrême Nord d’Aranmoor. Les troupes aériennes du Général Tara furent très efficaces, comme à l’habitude !

 

Depuis quelques temps, je fais les mêmes rêves étranges. Tout est noir et j’entends une voix d’homme. Au début, il y a deux mois environ, tout restait extrêmement vague, indistinct. À présent, je perçois mieux ses paroles. Malheureusement, son langage m’est étranger. La fin du rêve reste inchangée : une lumière aveuglante, à la double couleur violette et vert émeraude, dont l’intensité m’extirpe du sommeil. Je n’ose en parler à personne, car toute manifestation à caractère magique ou obscur est qualifiée d’hérétique et passible d’emprisonnement, voire de la peine capitale. Je ne crois pas à toutes ces choses mais l’un d’entre nous a trouvé la mort en s’y intéressant de trop près. Depuis, notre Empereur cent fois béni, Brenn le Septième, punit sévèrement quiconque s’écarte de la doctrine officielle. Quoi qu’il en soit, ces rêves sont certainement sans importance, aussi je sais que je ne dois pas m’en inquiéter, pour le bien de notre communauté.


Pour la gloire de la Lumière Divine, de sa Loi et pour la Paix éternelle.

 

*
*   *

 

En une dizaine d’années, Estria était devenue le carrefour de commerce maritime le plus prospère des huit royaumes de l’Archipel. Son port accueillait toutes sortes de flottes à longueur de journée : navires marchands azuriens et lou-fangois en grand nombre, ainsi que quelques bâtiments angaardais et malurins. Feldarth, contrée montagneuse, n’était jamais représentée car les Nains arthifeldes avaient coupé tout rapport avec le reste du monde. Aranmoor entretenait des relations privilégiées avec Estria depuis la célèbre victoire d’Elsinmoor. Leur roi, Dorian, avait accédé au trône à cette période et réussi à pacifier les dernières régions rebelles en quelques années seulement. Sa flotte marchande ainsi que celle de Brenn VII, Empereur d’Estria, travaillaient en étroite collaboration et partageaient le succès du développement commercial maritime imaginé par Brenn dix ans plus tôt.

 

Outre les acteurs de l’expansion économique d’Estria, les espaces portuaires étaient également le territoire des contrebandiers et de la pègre locale. Le trafic de griffons n’était plus aussi rentable qu’il y a quelques années et le développement de ce commerce récent leur ouvrait enfin de nouveaux horizons. Armes, poudre à canon, esclaves, substances de toutes sortes, naturelles ou non, textiles, or et pierres précieuses, voilà les différents marchés noirs qui s’étaient installés dans tout le pays. Le port de Brand la Magnifique était le repère de bon nombre de ces trafiquants. Des hommes de l’armée estrienne patrouillaient à toute heure du jour et de la nuit dans l’espoir d’en appréhender quelques-uns.

 

Trois soldats déambulaient dans le port central de la capitale estrienne. Ils portaient une cote de maille sous leur tunique aux couleurs de la police de Brand. Leur regard balayait négligemment la foule de marchands venus réapprovisionner leur commerce comme à chaque semaine.

 

Comme d’habitude les navires de Lou Fang déchargeaient leurs cales de tissus de soie fine ou de coton teinté. Il y avait aussi Maluir et son marbre inestimable, Aranmoor et ses épices, Angaard et ses esclaves pyréliens, son or et ses multiples produits manufacturés ainsi que les poissons et les plantes médicinales d’Azuria. On pouvait également voir les étals de ces pêcheurs qui, tous les jours, proposaient thons, brochets, sardines, poulpes et autres produits de la mer ramassés au large des côtes estriennes pour la plupart.

 

— Je vois Bill, Sergent ! lança l’un des trois membres de la patrouille. Il est à l’heure au rendez-vous, comme d’habitude.

 

— Et comme d’habitude il ne nous dira rien de nouveau sur les contrebandiers, officier Ilane, soupira-t-il. Mais allons-y, puisque ce sont les ordres…

 

Bill était un ancien contrebandier devenu pêcheur après avoir été démasqué par la police quatre ans plus tôt. L’âge commençant à devenir un fardeau trop lourd, on avait décidé de le relâcher en échange de quelques renseignements obtenus çà et là.

 

— Salut Bill ! dit le sergent. Comment vas-tu depuis la semaine dernière ?

 

— Oh ! vous savez, moi, plus ça va… répondit celui-ci en agitant négligemment la main.

 

— Voyons, mon vieux Bill, comment peux-tu dire ça ? Tu es encore dans la force de l’âge ! Tu ramènes toujours autant d’oursins et d’huîtres, non ? Alors où est ton problème ?

 

Bill haussa les épaules. Il se racla la gorge et cracha dans l’eau sur sa droite. Puis il fouilla dans la poche de sa veste et sortit une petite boîte en fer blanc. De là, il prit une chique de tabac et en proposa à ses interlocuteurs qui refusèrent poliment.

 

— J’oubliais. Pas pendant le service, murmura le vieux pêcheur d’un ton ironique.

 

Il rangea alors sa boîte dans la même poche. Ensuite, il leva les yeux vers les soldats et leur dit sur le ton du secret :

 

— J’ai du nouveau pour vous. Oh ! rien d’exceptionnel, mais ça vous fait tout de même un petit en-cas à vous mettre sous la dent. En revanche, je préfèrerais parler dans un endroit plus… propice aux confidences, si vous voyez ce que je veux dire.

 

Les soldats acquiescèrent et accompagnèrent le vieil homme quelque peu en retrait de l’agitation du marché. Bill, se sentant plus à l’aise pour parler, commença :

 

— Ça fait trois jours que je l’ai à l’œil. C’est un p’tit nouveau qui s’appelle Tim. Il n’est pas très futé mais il m’a l’air efficace. C’est lui qui a détourné la cargaison réservée à la forge du Père Térence il y a cinq jours et depuis il n’arrête pas de s’en vanter auprès des gars de sa bande. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai entendu parler de lui.

 

— Sais-tu où nous pourrions le trouver ? demanda le sergent.

 

— Je peux même vous le montrer. On peut l’apercevoir d’ici. Vous voyez le p’tit gars en guenilles qui soulève ce sac de pommes de terre aussi gros que lui ?

 

Le sergent acquiesça sans mot dire. Il prononça simplement le nom du soldat Noudo qui sortit de sa ceinture quelques pièces d’argent et les donna au vieux pêcheur. Puis les trois officiers reprirent leur ronde tout en se dirigeant sensiblement vers le dénommé Tim. Mais ce dernier les avait remarqués. Soudain, alors que la patrouille allait l’interpeler, il lâcha son sac de toile qui s’ouvrit sur le sol et prit la fuite à grandes enjambées. Une course-poursuite effrénée s’ensuivit alors. Le jeune homme courait trop vite pour les soldats qui ne mirent pas longtemps à se laisser distancer. Au détour d’une rue commerçante, ils eurent tout juste le temps de l’apercevoir pénétrer dans une autre ruelle sur la droite. Ils forcèrent le pas et s’y engagèrent à leur tour. Comme aucune lumière ne filtrait dans cette impasse, il leur était impossible de distinguer quoi que ce fût. Pas même cet homme à la silhouette élancée tenant une lame fine dans chaque main. Ils entendirent juste son rire sinistre, à vous glacer le sang, puis le sifflement de ses sabres…

 

*
*   *

 

Le bruit mat des épées retentissait dans toute la caserne. L’entrainement dispensé par les Généraux Sacrés Érandil et Malek à leurs cavaliers était sans nul doute l’un des plus éprouvants qu’un soldat puisse suivre. À cette rumeur, ils répondaient qu’un membre de la cavalerie lourde devait savoir endurer bien plus que n’importe quel autre soldat, compte tenu de la robustesse de son cheval et du poids de son équipement, tandis qu’un cavalier léger devait savoir allier rapidité et efficacité pour compenser son manque de protection. Les ordres et les grognements trahissant l’effort emplissaient la cour, au rythme du claquement des fers.

 

— Plus haute la garde, soldat ! criait Érandil. Ne confondez pas vitesse et précipitation, caporal Lakdar ! Pensez un peu à votre cheval ! Sergent Irith, vous n’esquivez que trop ! Sachez engager le combat, que diable !

 

Plus loin, dans une autre caserne, les fantassins du Général Sacré Éliot faisaient de même. Les canonniers du général Bradigan suivaient occasionnellement leur entrainement même si leur travail dans une bataille consistait à tenir un siège ou à manipuler balistes, catapultes et trébuchets. Bradigan avait remplacé le général Kataar qui s’était retiré en même temps que Camal, Général Sacré commandant la section des archers et arbalétriers du royaume. Les raisons de leur démission restèrent relativement obscures dans le milieu militaire. C’était un homme d’ascendance semi-elfique qui avait remplacé Camal depuis six ans. Dès son arrivée il avait rendu les séances d’exercice au tir quotidiennes et en avait radicalement modifié le contenu. Les résultats furent surprenants : le nombre de tireurs d’élite tripla en cinq ans et l’effectif total de ses soldats doubla presque.

 

Les troupes de marins du général Nova se relayaient pour surveiller les allées et venues des cargos étrangers participant au commerce du carrefour d’Estria. Il l’avait annoncé quelques temps auparavant, Nova n’allait pas tarder à laisser sa place de Général Sacré à plus jeune que lui, « plus marin » que lui se plaisait-il à répéter. La cérémonie de Consécration était prévue pour le jour du solstice d’hiver, au palais impérial de Brand la Magnifique.

 

Par moments, l’on pouvait voir passer une ou plusieurs créatures imposantes dans le ciel bleu de la capitale. Leurs ailes majestueuses resplendissaient sous les rayons du soleil, laissant les enfants béats d’admiration. Leurs cris stridents faisaient lever la tête des badauds qui cherchaient à savoir quel genre d’animal était susceptible de les intimider ainsi. Même pour les habitants de Brand qui les côtoyaient régulièrement, les griffons restaient des bêtes mythiques au caractère imprévisible, tantôt fascinantes, tantôt effrayantes. Toujours est-il qu’elles étaient des créatures adroites et extrêmement puissantes. Leur présence dans une bataille constituait un atout majeur dans le camp allié. Mais les dompter et les dresser au combat aérien n’étaient pas une mince affaire et il fallait des hommes robustes pour les monter.

 

Pourtant, une femme était à leur tête : le Général Sacré Tara. Son caractère trempé et son extrême habileté au combat avaient eu raison de toute misogynie dans sa section puis dans le reste de l’armée, ce qui avait aidé la gente féminine à s’affirmer plus sereinement dans la hiérarchie militaire estrienne. Mais cela n’empêchait pas les séances d’entrainement de la cavalerie aérienne d’être tout aussi intenses, si ce n’est plus, qu’en compagnie d’un général Ishtar ou de son successeur Emril, quelques décennies plus tôt.

 

Ainsi, l’armée d’Estria se maintenait en forme pour défendre le pays des attaques extérieures ou pour venir en aide à ses alliés. Mais, en ce moment même, un tueur en série sévissait dans l’enceinte de Brand. Qui protégerait le pays des attaques intérieures, si même la police devenait la victime ?

Par Lord Myrddin - Publié dans : Roman
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Mardi 22 septembre 2009 2 22 /09 /Sep /2009 18:35
On va commencer fort, avec ce que je souhaite être le début d'une trilogie fantastique achevée. Tuer est un Art raconte l'histoire d'un prince, d'un roi, d'une décadence et enfin d'une vengeance. Tout cela sur un fond plus ou moins poétique, avec pour ligne de conduite chevalerie et honneur. Prends autant de plaisir à lire ces quelques lignes que moi à les écrire !

Prologue

Qu'est-ce que la vie, si ce n'est l'instant liant la naissance à la mort ? On ne peut imaginer point de vue plus cynique, définition plus basique. Et pourtant, cette première définition de la vie s'applique à la partie la plus importante du monde vivant : le monde végétal. Tout arbre, toute fleur naît, grandit et meurt au même endroit, entièrement soumis à son environnement. Nul autre salut que celui proposé par Dame Nature elle-même. Malgré tout, le monde végétal est la source primaire de toute vie sur Terre.

Un autre monde conséquent dans l'univers du vivant est le monde animal. Tout animal naît, grandit et meurt, puisqu'il vit, mais il se déplace, en communauté ou non, chasse, tue ou protège pour satisfaire un de ses instincts primaires : la survie.

Il s'organise immanquablement une hiérarchie dans le monde des vivants, basée sur la capacité d'une espèce à s'adapter à tout milieu, à affirmer son pouvoir sur les autres espèces environnantes, quitte à tuer pour cela.
Certaines de ces espèces se sont donc classées au rang de prédateur. Et, parmi les plus dangereuses, il en existe une : l'espèce humaine.

Les hommes sont tout à la fois : cruels et cléments, intelligents et idiots, forts et faibles... Les nombreuses guerres qu'ils ont menées entre eux leur ont permis de développer deux industries pourtant diamétralement opposées : celle de la vie... et celle de la mort.

Parmi ces hommes, il en exista un pour qui la mort n'avait plus de secret. Il n'en avait pas fait une industrie, mais un art. Il maniait n'importe quelle arme à la perfection, et accompagnait chacun de ses meurtres d'une mélodie enchanteresse qu'il avait, disait-on, composée lui-même. N'était-il qu'un monstre de haine, un mercenaire singulier prêt à tuer pour survivre ? Pourquoi cet homme a-t-il fait de la Mort sa muse, sa source d'inspiration artistique ?

Tout ceci n'est autre que la légende de Syrem l'Artiste.




Chapitre 1
UN RÊVE ÉTRANGE


Rien n’est plus attendrissant que le premier cri d’un nouveau-né. La vie est un prodige magnifique, même si elle a été donnée dans la douleur. Celle d’une mère et de son enfant, voilà le prix à payer pour vivre. Le bonheur plénier ne s’obtient que contre une épreuve tout aussi marquante.

– Sa Magnificence est grande : son deuxième enfant est aussi un héritier !

Le médecin me tend mon fils. Je lui donne son nom : Tarkhan. Comme je l’ai déjà fait pour Delkhan quatre ans plus tôt, je me dirige vers la fenêtre pour le présenter à mes sujets. Je suis heureux et je sais que ma femme sourit : elle est fière de m’avoir donné un second garçon. Je lève mon fils vers le soleil. La foule l’acclame. Je suis aux anges. Mais le ciel s’assombrit à présent et un coup de tonnerre m’assourdit violemment. En bas, le peuple s’est tu, immobile. On dirait que le temps s’est arrêté. Aïe ! J’ai été mordu à la main. J’entends un croassement au-dessus de ma tête. Je lève les yeux : alors que, quelques secondes plus tôt, je brandissais fièrement mon fils, je tiens à présent un énorme corbeau noir comme la nuit et dont les yeux brillent de malice. Je ne peux pas crier. Je n’y arrive pas. Et même si ce n’est pas l’envie de m’enfuir qui me manque, je ne parviens pas à bouger non plus. Je ne peux que pleurer. De dépit, de peur, de haine, de chagrin. Mais en silence. Soudain, une agréable musique aux notes aiguës m’envahit. Le doux son d’une flûte, qui réussit à chasser le corbeau. Avec lui s’envole le voile noir obscurcissant le ciel. Je suis libéré de cette étreinte invisible qui m’oppressait. Je sais que cette mélodie est là pour me sortir de ce cauchemar. Je ferme les yeux…


*
*   *

Brenn le Sixième s’éveilla, le corps tout en sueur. Son réveil n’avait pas été brutal mais le cauchemar le hantait toujours. Il s’assura à tâtons de la présence de sa femme. Sa main s’attarda sur son ventre bien arrondi. Dans le noir, une voix rassurante murmura :

– Mon tendre amour, vous avez fait un mauvais rêve, je le ressens dans vos tremblements.
L’Empereur inspira profondément. Il retira sa main du ventre de sa compagne. Il ne voulait pas l’inquiéter pour rien.

– J’ai rêvé de la naissance de ce qui grandit en vous. Comment voulez-vous que ce soit un mauvais rêve ? Non, c’était juste… intense et extraordinaire.

La jeune femme se retourna. Ses yeux bleus plongeaient dans les yeux bruns de son mari. En cet instant, plus rien ne lui importait que de se perdre dans l’océan azuré de son regard. Brenn se sentait si serein à présent. Il embrassa sa compagne et se leva. Elle le regarda s’envelopper dans sa robe de chambre pourpre.

– Où allez-vous, Amour ? s’enquit-elle de demander.

– Je ne pense pas pouvoir retrouver le sommeil. Je préfère profiter des dernières heures de fraîcheur avant le lever du jour. Ne vous dérangez pas, ma mie, refermez vos si beaux yeux et reposez-vous. Vous en avez bien plus besoin que moi.

L’Empereur descendit dans les jardins du palais. L’air de la nuit était frais et léger. La nature environnante laissait dégager une explosion de senteurs exotiques et fruitées. Tout n’était que calme et sentiment de liberté. Brenn déambulait maintenant dans les allées fleuries. Le jasmin, la rose et le lys mélangeaient leurs parfums, l’enivrant au plus haut point. Ses pensées étaient plus claires à présent, et il essayait de comprendre la signification d’un tel cauchemar.

Le corbeau apporte avec lui un avenir néfaste, aussi sombre que son plumage. Mais pourquoi a-t-il pris la place de mon fils ? Tout cela avait l’air si réel, pourtant…

L’Empereur s’arrêta. Quelque chose avait attiré son attention. Quelque chose ou plutôt quelqu’un, assis là, dans la pénombre matinale. Il n’avait pas d’armes, mais il était prêt à se battre à mains nues contre cet inconnu.

– Qui va là ? lança-t-il impérieusement. Que faites-vous dans ces jardins à cette heure ?

L’ombre se retourna. C’était une femme. Elle se leva. À en juger par sa silhouette légèrement voûtée, le poids des années devait lui être éprouvant. Elle répondit d’un ton amusé :

– Je pourrais te retourner la question, petit roi. Ton enfance est-elle déjà trop loin pour que tu te souviennes de mon existence ?

Au timbre familier de la voix, le visage de Brenn s’éclaira :

– Nourrice ! Je ne m’attendais pas à te voir ici à une heure pareille ! Le sommeil te ferait-il défaut ?

– Mon corps n’a plus autant besoin de repos que lors de ma jeunesse. La tienne est éternelle, tu ne comprendras jamais cela…

– Nous vieillissons tous chaque jour un peu plus, chère nourrice Et je ne fais pas exception à la règle. D’ailleurs, vois : comme toi, je n’éprouve pas le besoin de dormir d’avantage !

Il pouffa de rire et alla rejoindre la vieille femme sur le banc en fer forgé. Après un bref silence, celle-ci lui dit avec justesse :

– Tu as fait un cauchemar, n’est-ce pas ? Raconte-le-moi, comme lorsque tu étais enfant, s’il te plaît.

– Je n’ai jamais rien pu te cacher, nourrice, tu le sais bien. J’ai rêvé… de sa naissance.

Il avait dit la dernière phrase dans un demi-soupir. La vieille femme posa une main noueuse sur son épaule.

– Celle de ton futur enfant ? En quoi ce rêve te dérange-t-il au point de t’ôter le sommeil ?

Brenn raconta alors son cauchemar, dans les moindres détails. La naissance du garçon, la joie de Krystenn, sa femme, la foule en liesse, le ciel noir, le corbeau, la morsure et, pour finir, la flûte. Quand il était encore un jeune prince, Brenn avait l’habitude de raconter ses rêves à sa nourrice. Celle-ci lui disait que répéter ses cauchemars à quelqu'un qu'on aime permettait de conjurer le mauvais sort. De plus, ils s’amusaient à trouver des interprétations symboliques pour chaque détail rapporté.

Lorsque l’Empereur eut fini de raconter son rêve à sa vieille nourrice, celle-ci marqua un temps avant de prendre la parole :

– Le corbeau est l’oiseau du mal : il annonce les jours de peine et de souffrance. Le fait qu’il ait pris la place de ton fils entre tes mains peut signifier qu’il risque d’être la cause de ce sombre avenir.

Sentant son voisin défaillir quelque peu, la vieille femme tenta de la rassurer :

– Ne t’arrête pas à ce détail, mon petit roi. Ne m’as-tu pas dit qu’une douce mélodie avait réussi à chasser ce corbeau ? Cela signifie sûrement qu’une chose ou quelqu’un rétablira l’ordre. Peut-être ton fils lui-même, qui sait ?
Les deux individus restèrent silencieux, profitant de la douceur du parfum de la nuit mêlé aux senteurs multiples que prodiguait la nature environnante. Ils regardaient machinalement le ciel étoilé.

– L’univers est magnifique, car il est vaste et inconnu, reprit la nourrice. Il abrite tellement d’astres lumineux qu’il est impossible de les compter. L’inaccessible est divin, mon fils. Ce ciel est la demeure des dieux, et ces étoiles leurs multiples yeux qui nous observent, nous scrutent. Nous, de notre côté, ne pouvons que les voir sans les connaître. Nous cherchons des interprétations philosophiques et divinatoires pour essayer d’imaginer ce qu’ils pensent de nous et projettent pour notre avenir.

Brenn sourit quelque peu. Cela faisait tellement longtemps qu’il n’avait pas levé les yeux au ciel pour le simple plaisir d’y laisser vagabonder son esprit.

– Je pense saisir le sens de ton discours, douce nourrice, dit-il en ne décrochant pas l’infini bleuté du regard. Les rêves sont les étoiles qui brillent dans les profondeurs de notre esprit. Essayer de les interpréter est d’avantage un besoin pour ne plus avoir peur qu’une nécessité pour vivre.

– Ta sagesse est grande, Brenn le Sixième. Tu comprendras alors que je te demande d’oublier ce mauvais rêve. Laisse faire le Divin sur ce qui te dépasse et focalise-toi sur des sujets plus terre-à-terre. La naissance de ton second fils sera l’occasion d’une grande fête dans tout le royaume, tu ne dois pas être le seul à craindre un possible avenir funeste, mais plutôt le premier à te réjouir de l’heureux événement !

L’Empereur l’embrassa tendrement sur le front, puis se releva.

– Comme toujours tu as su me réconforter, chère nourrice. Et pour cela il n’existe rien sur terre qui puisse témoigner de ma gratitude éternelle envers toi.

– Ton bonheur me suffit, petit roi, rétorqua-t-elle d’un ton maternel. File maintenant rejoindre les tiens. Krystenn a besoin de toi.

– Au revoir, Élise ma nourrice ! lança-t-il alors qu’il s’éloignait déjà. Je viendrai tout à l’heure t’apporter les plus belles fleurs de mon jardin !

– Adieu, mon fils, murmura-t-elle lorsqu’il quitta le jardin.

L’Empereur remontait les marches qui menaient à ses appartements lorsqu’un valet dégringola l’escalier pour venir à sa rencontre :

– Votre Majesté ! Madame s’est sentie mal peu après votre départ. Le médecin est là et votre femme a déjà commencé le travail !

– Mais pourquoi ne m’avez-vous pas alerté plus tôt ? Il faut que je sois présent pour l’accouchement ! Krystenn ! hurla Brenn en escaladant les dernières marches quatre à quatre. J’arrive !

Il fit irruption dans la chambre. Autour du lit conjugal se tenaient les sages-femmes s’assurant du bon déroulement des évènements tandis que le médecin aidait à l’accouchement. L’Empereur rejoignit son épouse et, tout en lui prenant la main, lui murmura des paroles rassurantes et encourageantes. Après un long moment, si douloureux et si éprouvant pour Krystenn qu’elle manqua à deux reprises de perdre connaissance, les premiers cris libérateurs du nouveau-né se firent entendre sur plusieurs mètres à la ronde, réveillant jusque le soleil lui-même.

Le médecin confia immédiatement le bébé aux sages-femmes qui entreprirent de lui couper le cordon ombilical et de le nettoyer à l’eau tiède. Ensuite elles l’enveloppèrent dans un linge et le rendirent à sa mère. Dehors le soleil commençait déjà à baigner la terre d’Estria d’une douce lumière orangée.

– Sa Magnificence est grande : son deuxième enfant est aussi un héritier !

Brenn VI sursauta en entendant cette phrase. Un air de déjà vécu l’oppressa, mais comme le lui avait conseillé sa nourrice, il préféra ne pas s’en préoccuper.

– Je me permets de demander à vos Majestés quel nom elles ont donné à leur fils…

Les deux époux se regardèrent amoureusement. L’accouchement avait beau avoir été difficile, Krystenn rayonnait de bonheur. D’un signe de tête, elle incita son mari à répondre, trop fatiguée pour dire quoi que ce soit.

– Notre second fils s’appellera Tarkhan : le fils du Matin.

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