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Voici (enfin !) la nouvelle que j'ai présentée pour le prix d'écriture Claude Nougaro 2009-2010. Il permet aux résidents de la région Midi-Pyrénées âgés de 15 à 25 ans de présenter un projet d'écriture dont les différentes catégories sont nombreuses avec des contraintes imposées propres :
J'ai donc naturellement choisi l'écriture de fiction, et plus précisément un format de nouvelle. Le plus dur a été de tenir la limite des 15 pages... Trêve de bavardages, je vous laisse lire et vous faire votre propre opinion !
Bonne lecture !
Qu’est-ce que mourir ? Cliniquement, la mort d’un animal est décrétée à l’arrêt de ses fonctions cardiaques et cérébrales. Le corps et l’esprit ont lâché prise sur le monde tangible. Telles des machines, nous devenons hors d’usage, sans aucun espoir de réparation. Cette anxiété millénaire de la dépendance de nos capacités physiques a soulevé de nombreuses questions métaphysiques : y a-t-il une vie après la mort ? Avons-nous une chance de revenir peupler le monde que nous avons connu ? La mort est-elle une passerelle vers un état de conscience supérieure, comme se plaisent à croire certains à propos de l’Éden ou encore du Walhalla ? Notre corps est hors d’usage, notre esprit s’est évaporé… il reste encore un élément : l’âme, la conscience. Où va-t-elle, elle ? Tant de religions croient en cette troisième facette de l’homme, qu’il s’agirait de notre ultime vaisseau vers l’Au-delà.
Peu importe si tout cela est vrai. L’idée seule d’une autre vie après la mort adoucit cette dernière, ne la réduisant plus qu’à l’état de Porte. Qu’il devient donc simple et agréable de penser à la mort comme à un abri, l’ultime refuge du monde tangible. Pff ! Quelle lâcheté, oui ! Nous sommes ouverts à tant de tentations, tant de passions, que la mort se fond dans la masse. Car au final, qu’avons-nous pour combattre cette envie irrépressible de tout lâcher quand tout va mal ? La raison. La même qu’il nous est amené d’appeler pour résister devant un bon gros troisième dessert alors que nous suivons un régime strict malgré notre gourmandise insatiable, la même qui nous empêche d’embrasser l’élu(e) de notre cœur alors que nous savons très bien qu’il/elle va nous rejeter malgré la passion qui dévore nos entrailles, la même qui nous empêche d’engueuler nos amis et nos proches alors qu’ils nous ont profondément blessés malgré l’amour que nous leur portons. Et c’est la seule force de notre raison qui nous empêche de commettre l’irréparable. Encore faut-il qu’elle soit alimentée : projets de vie, amis, petits bonheurs simples… En résumé, tout ce qui participe à l’épanouissement personnel est autant de matière à nourrir cette raison.
Et puis, ce n’est pas si simple de se donner la mort. Malgré le double Sapiens que nous sommes, nous conservons une part de cet instinct primaire, celui de notre survie. La survie de l’espèce, certes, mais surtout celle de l’individu. L’homme est égoïste, c’est un fait reconnu. Se débarrasser de son bien le plus précieux n’est pas chose aisée. Alors il cherche des palliatifs à son évasion : les sports extrêmes, l’imagination, la déprime, la drogue…
Frustration, peine, douleur, agonie, ennui, trahison, délaissement, déception, désespoir, honte, déshonneur, sacrifice, passion… Que de mots pour n’en justifier qu’un seul ! Autant de raisons (tiens ?) pour passer le pas. La soupape est sous pression et nous ne savons pas comment la relâcher. La violence engendrée est telle qu’il faut que quelqu’un y passe. Et le premier quidam rencontré est souvent soi-même. Transformer cette violence de l’esprit en violence physique, faire mal autant que cela nous fait mal, voilà la première solution qui s’offre à nous pour se décharger. À la réflexion, que faire d’autre ? Discuter ? Pour quoi faire ? Et puis à qui surtout ? Autant l’interlocuteur peut se désigner facilement, autant il ne nous est pas aussi facile de l’accepter. Encore faut-il que nous en ayons l’envie. Car si nous pensons en finir, c’est que nous avons déjà quelque part lâché prise. Qu’aucune décision de notre part n’est à espérer. Nous faisons un dernier test : va-t-on entendre notre appel de détresse ? Va-t-on y répondre ? Va-t-on nous prendre en main, nous montrer quelles prises sont plus sûres pour remonter la paroi abrupte de la vie ? Un simple « ressaisis-toi ! » peut ne pas suffire selon le stade auquel nous sommes rendus.
La vie est belle pourtant. Loin d’être pure et immaculée aujourd’hui, certes, mais tellement ravissante. Les courbes du temps sont volupté et il reste encore des mondes vierges et inexplorés dont l’espoir de s’y rendre un jour pour en découvrir les merveilles suffit à la désirer toujours aussi ardemment et lui jurer fidélité sans réserve. Mais la mort est femme séductrice. Sa grâce rusée nous envoûte, ses promesses subtiles d’un monde meilleur et plus paisible nous persuadent de la suivre et par là-même nous font parjures. Que choisir alors ? Ce que nous avons déjà par héritage ou ce que nous pourrions obtenir sur promesse de Gascon ? Notre recherche constante de confort et notre méfiance innée nous amèneraient logiquement à opter pour la première solution. Mais notre désir d’aventure et de conquêtes ne serait pas de cet avis.
Alors à tous ceux qui rencontrent ce genre de dilemme, considérant la vie pesante et malgré tout agréable par moments, faites preuve de patience : l’Ultime Voyage n’est pas encore venu. Précipiter son départ ne vous rendra pas plus heureux, compte-tenu de ce que vous auriez pu faire de votre vivant. Vivez, vivez tant que vous pouvez, on ne sera jamais sûr de ce qu’il y a de l’autre côté. Gardez vos rêves d’évasion à l’état de chimère et inventez-vous de nouvelles limites à atteindre ici-bas. Poussez progressivement votre ambition de vivre jusqu’aux frontières de l’imagination et gardez celle de mourir pour lorsque vous serez en panne d’inspiration. Et là encore vous n’aurez pas exploité le quart de votre potentiel. Si c’est votre objectif, préservez-le jusqu’à la toute fin et rêvez-le à la place. Faites ce voyage dans votre tête, répétez-vous le à l’envi et aspirez en même temps l’air gouleyant de la vie à pleins poumons.
Car s’imaginer mourir encore et encore et malgré tout rester vivant donne le sentiment d’être immortel.
Je suis immortel. Et vous ?
Durée d'écriture : 2x 1h30
Musiques d'accompagnement : Yiruma, Les Cowboys Fringants et la bande originale d'Avatar
Relecture : personnelle
Monsieur le Président,
Mon nom est Jerry Helmington. Je travaillais à la Prison de Lucasville, Ohio. J’étais chargé d’administrer l’injection cardiaque aux condamnés à mort. J’ai été poignardé il y a deux jours par un homme cagoulé qui voulait mon portefeuille. Là d’où j’écris, il y a une sorte de tribunal, où des hommes et des femmes sans visage décident du temps nécessaire à la Purification de nos âmes, qu’ils disent. La durée de ma « peine » s’élève à quatre-vingts ans.
Ils disent qu’aucun homme d’en bas n’a le pouvoir d’en tuer un autre au nom de la Justice. L’expiation des crimes doit mener au salut de l’âme et relève donc de leur ressort uniquement. Il est donc immoral et barbare d’après eux qu’un autre mortel souille son âme dans le but de décider du droit de vie d’un condamné.
Mais comment – je leur ai demandé, Monsieur le Président – comment accepter qu’un meurtrier survive à son crime tandis que sa victime y a succombé ? Ils m’ont parlé alors de la loi du Talion et de son intérêt bassement compulsif. Ils m’ont dit qu’il ne servait à rien de s’abaisser devant la noirceur de l’âme de celui qui a porté le poignard ou le pistolet en répondant par le gaz ou le poison.
Alors que faire, Monsieur le Président ? Avons-nous raison de garder la peine de mort dans nos lois constitutionnelles ? En avons-nous seulement le droit ? Chaque jour que l’un d’entre nous applique la peine capitale à un détenu, son âme se perd un peu plus. L’homme avilit l’homme, Monsieur le Président. Celui qui injecte le poison, celui qui juge et ordonne la sentence, celui qui tue… Cette spirale infernale est en train de perdre l’humanité toute entière.
Je vous en supplie, Monsieur le Président, pour le salut de centaines d’innocents dans notre pays, faites des congrès, cherchez des scientifiques, des philosophes, des politiciens et trouvez un autre moyen de punir ces criminels. La mort n’est sans doute pas la meilleure méthode de dissuasion. Car nous finissons tous un jour ou l’autre par mourir et comparaitre devant cet ultime tribunal.
Ceci est la seule lettre qui m’ait été autorisée d’envoyer. Je vous ai choisi comme destinataire car j’espère intimement que vous étudierez le témoignage posthume d’un homme qui a été abusé par son propre métier.
Puissiez-vous vivre avec la satisfaction d’avoir œuvré pour le salut de l’humanité.
J. Helmington.
Ma petite maman,
Ce matin je me suis réveillé dans une cellule à peine plus grande que la précédente. Au départ j’ai cru que l’injection létale, comme ils disent en bas, avait été inefficace sur moi. Déjà qu’ils m’ont loupé pour l’anesthésie… J’ai souffert si longtemps maman ! Pendant que mes muscles grillaient au fur et à mesure que le poison progressait et que l'angoisse m'envahissait, je me rappelais tous les meurtres que j’avais commis. Jamais je ne les ai fait souffrir autant, je te le promets maman. Même si je ne pouvais pas réprimer cette soif de meurtre, je m’arrangeais pour que ce soit toujours rapide.
Mais ensuite on est venu me chercher et on m’a emmené devant un tribunal, où on m’a expliqué que je devrais être purifié avant d’élire domicile ici définitivement. On m’a rappelé encore une fois mes crimes, et même ceux pour lesquels on ne m’a pas inculpé. D’ailleurs je suis sincèrement désolé pour Gribouille. J’avais douze ans, maman, je ne savais pas encore que j’étais malade de la tête. Ils m’ont condamné à cent ans de Purification. Il parait que si l’injection s’était bien déroulée, j’en aurais eu pour le double !
C’est la dernière fois que je pourrai t’écrire, ma petite maman. Je veillerai sur toi et ta maison dans l’Ohio, je te le promets. On m’a promis de me donner de tes nouvelles. Sois forte, comme tu l’as tellement été. Tu n’es pour rien dans ce que je suis devenu. Papa a toujours eu raison là-dessus : je suis le seul fautif. Il n’aurait pas dû t’abandonner, mais je prie pour qu’il revienne vers toi.
Je t’aime.
Émilie, Alexandre, Thomas,
Je suis bien arrivé à destination. Vous me manquez déjà, mes enfants. Vous avez si bien parlé pour mon départ ! Emy, je ne veux pas que tu pleures. Je ne suis pas si mal loti que ça, ici. Et puis on me donnera régulièrement des nouvelles de toi et de tes magnifiques jumeaux. Dis-leur que Papi les aime fort.
Alex, merci d’être venu. Je sais que nos chemins ont divergé depuis longtemps, et je comprends que tu n’aies plus voulu me voir. Sache malgré tout que je ne t’en ai jamais voulu. Je t’ai fait du mal à toi et à Franck en ne venant pas à votre… mariage, je le sais. Mais le principal est que tu sois heureux, avec lui ou un autre. Je suis fier que tu aies trouvé ta voie, en dépit des obstacles. Je t’aime.
Tom, mon petit Tom. Tu as 37 ans, mais tu resteras toujours mon petit Tom. Je vous souhaite tout le bonheur possible – et plus encore – à toi et à Alice. Quel dommage que je n’ai pas eu le temps de connaitre Lucie ! Je ferai une petite prière le jour de sa naissance.
Mes chers enfants, même si ma peine de vous quitter est grande, je suis heureux. Heureux de retrouver votre mère, heureux de me sentir libéré de toute contrainte matérielle. Je suis parti serein car j’ai quitté un foyer accompli et une vie bien remplie et vide de tous remords. J’avais 89 ans, ce que je pense avoir été plus que suffisant pour moi.
À l’entrée ils m’ont dit que je n’aurai que dix mois de Purification. Rassurez-vous, ce n’est rien comparé aux autres peines. Je n’estime pas avoir vécu comme un saint, loin de là. J’ai fait mes bêtises, comme tout le monde. Mais ils semblent avoir le sens des relativités là-haut.
On m’a dit que je n’avais droit qu’à une seule lettre pour le Monde des Vivants. Beaucoup refusent cette offre, pour des raisons aussi nombreuses que louables. Je l’ai prise moi. Je voulais donc vous faire l’adieu que je n’ai eu l’occasion de faire en vrai, vous dire une dernière fois que je vous ai toujours aimés de toutes mes forces. Vivez tant que vous le pouvez, aussi heureux que je l’ai été.